Pénétrer dans le quotidien et les tourments d'un ancien
criminel passionnel, voilà où nous entraîne Shôhei Imamura dans Unagi (L'anguille ou The Eel pour les anglophones) Palme d'or ex-aequo au festival de Cannes 1997, le
film était présenté comme un "sortilège érotique" sur son affiche anglaise. Et pourtant, la dose d'images brutes ou de séquences choc y reste faible en comparaison de nombre de ses contemporains
qui n'affichent pas la même prétention. Alors, cette anguille, brûlot érotique à la japonaise qui aura fait long feu?
Yamashita (Kôji Yakusho), employé sans histoire, reçoit une lettre anonyme lui apprenant que son adorable femme le trompe sitôt parti à sa pêche hebdomadaire. Et revenant un soir plus tôt que prévu, il la surprend en plein acte avec son amant. Ni une ni deux, il les poignarde avant de se rendre docilement au commissariat pour avouer le meurtre de son épouse.
Huit ans plus tard, c'est toujours paisiblement, voire placidement, qu'il sort de prison en compagnie d'un étrange animal familier avec lequel il a développé un étrange attachement dans la cour de la prison: une anguille.
Un prêtre bouddhiste chargé de le surveiller pendant ses deux ans de liberté conditionnelle, Keiko (Misa Shimizu), femme qu'il aura sauvé du suicide et qui porte une étrange et troublante ressemblance avec sa défunte femme, un ancien co-détenu qui connaît son passé, des voisins sympathiques mais aux obsessions bizarres, les fantômes du passés, tous vont apporter d'étranges éclairages à sa tentative de réinsertion dans la vie "normale" en compagnie de cet animal hautement symbolique.
Unagi sort après une période de huit ans de silence
(difficultés de financement apparemment) d'Imamura après Kuroi Ame [Pluie noire ou Black Rain], film intense s'il en est. Mais comme dans ce dernier, comme dans son Kukushû suru
wa ware ni ari [La Vengeance m'appartient] (1979), ce sont les rapports de l'homme avec la société japonaise - moderne - dans toute leur richesse et leur complexité qui
sont ici passés au crible à travers l'esquisse du parcours très personnel des personnages.
Shôhei Imamura concentre donc le récit sur de la difficulté de Yamashita, monstre psychopathe officialisé à se réconcilier avec lui-même. Ses huit années de prisonnier modèle confiné sur les rails du bon élève depuis son meurtre, lui ont-ils vraiment fait tourner la page? Est-il vraiment prêt - l'a-t-il jamais été? - à vivre une vie, un amour "normal", à se "réintégrer"?
La personnalité complexe de Yamashita se débat en compagnie de
caractères singuliers qui, eux aussi, montrent rapidement des fêlures qu'ils ont peut-être appris à mieux masquer que l'ex-tueur. Une suicidée, un interpelleur d'extra-terrestres, un ancien
co-détenu... Les liens se tissent entre tous les inadaptés de ce monde, Imamura y fait fleurir perturbations, fantasmes, assortis d'un humour noir bien personnel: un composé subtil d'émotions.
Le sexe, mis en exergue par le battage marketing du film, et moteur essentiel pour Yamashita, reste intelligemment en sourdine.
Les problèmes personnels façonnent chaque individu et décrivent dans le détail une société modèle bien lisse en apparence, mais composée d'atomes tous en pleine déconfiture, réduits à l'obligation d'un douloureux mal-vivre. Et le singulier attachement à une anguille n'en est pas le moindre des symptômes. Mais une autre solution est-elle possible? Les démons intérieurs peuvent-ils être maîtrisés?
Imamura chante le décalage dans toutes ses tonalités.
Et quoiqu'il en soit, si le salut - le bonheur - reste un objectif très incertain au niveau individuel, souvent cantonné aux rêves de chacun, la machine, elle, ronronne, imperturbable.
Note: 15/20
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
L'hypothèse du retour de Jésus ou
du Messie sur terre constitue un exercice d'école classique, stimulant mais délicat, prompt à affirmer les dévoiements de la société moderne par rapport au modèle chrétien théorique. Dans
Celui qui doit mourir, Jules Dassin emprunte indirectement cette voie pour livrer une parabole sur le mode de la tragédie mystique, tableau critique d'une humanité dominée par l'égoïsme
et la cupidité, et où l'espoir des plus faibles ne peut venir que de la révolte. Le ton est théâtral - on y distingue le style littéraire d'André Obey, dramaturge célèbre du siècle dernier en
France - le style un peu daté, voire grandiloquent mais l'émotion est là, et le message porte.
Le monstre pourrait être le ténébreux Peter (Shiloh
Fernandez), orphelin étranger ami d'enfance pour lequel vibre le coeur de Valérie, ou Henry (Max Irons), le blond forgeron à qui elle a été promise par ses parents, ou qui encore?
Le cinéma coréen nous a maintenant accoutumé à des
variations toujours inattendues - intéressant et stimulant paradoxe - dans les genres les plus variés. Avec Bu-dang-geo-rae [The Unjust], Seung-wan Ryoo replonge dans le
policier, s'appuyant sur une intrigue complexe dont le thème central sera la corruption qui, si l'on en croît le scénario, gangrène la société coréenne, privée comme publique. Jouant - et surtout
déjouant - les conventions, The Unjust entraîne ses personnages, et le spectateur avec eux, dans un tourbillon de magouilles qui tourneboulerait les valeurs morales du plus preux des
chevaliers.










